Extrait
d’un article paru dans le journal Libération du 24/11/06
par Arnaud Dubus
La première chose à faire lorsque l'on arrive à
Louang Prabang est de ranger sa montre. La vie, ici, coule au rythme
du Mékong en saison sèche. «Les passages sont
lents», résume France Morin, ancienne conservatrice
du New Museum de New York, qui s'est installée à Louang
Prabang, séduite par le charme de cette ancienne capitale
royale laotienne sise au confluent du Mékong et du fleuve
Nam Khan. Les regards y sont fluides, les gestes mesurés.
Le sourire, contagieux, est de mise. Dans un superbe film projeté
dans l'enceinte du Palais royal de Louang Prabang, les artistes
Vong Phaovanit et Claire Oboussier tentent de cerner l'incernable
cité : «Son regard me rencontre, en mouvement, sans
qu'elle ne brise jamais le flot de son activité.» Quand
on arrive d'une capitale au rythme frénétique comme
Paris, Hongkong ou Bangkok, un temps d'adaptation est nécessaire.
A l'ombre des auvents de bambous ou dans les venelles «années
30» bien restaurées par la Maison du patrimoine, personne
ne se bouscule. Si les pas de Nicolas Bouvier avaient croisé
cette ville de moins de 20 000 habitants posée à 350
mètres d'altitude dans les montagnes du Laos central, il
s'y serait sans doute attardé quelques mois. A moins que
cet envoûtant pays de cocagne n'eût tout simplement
constitué le «bout de la route» pour l'écrivain-voyageur
suisse, comme il l'a été pour l'explorateur français
Henri Mouhot au XIXe siècle et pour tant d'autres.
Un long isolement. Pendant plusieurs siècles, Louang Prabang
dont le nom se réfère à une statue offerte
au souverain de la ville par un roi Khmer au XIVe siècle
a été le siège d'une des trois familles royale
du Laos les autres résidant à Vientiane, l'actuelle
capitale, et à Champassak. Après la prise du pouvoir
par la guérilla communiste du Pathet Lao, en décembre
1975, la ville est entrée dans une longue période
d'isolement qui ne s'est terminée qu'au milieu des années
90. En 1995, l'Unesco a inscrit le site au Patrimoine mondial de
l'humanité, ouvrant la voie à une gigantesque opération
de préservation et de restauration du patrimoine bâti
et naturel. Le site est en effet exceptionnel : la «péninsule»
(le centre de la ville entouré au nord par le Mékong
et à l'est et au sud par la rivière Nam Khan) a conservé
à la fois une partie de l'architecture traditionnelle laotienne
(grandes maisons aristocratiques en bois, montées sur d'imposants
piliers, dont le plus bel exemple est la maison Ban Xieng Mouane),
ainsi que la trame coloniale avec ses imposantes bâtisses
aux murs jaune pâle et dotées de vastes terrasses (le
siège de la Maison du patrimoine est un bel exemple). Trente-deux
temples bouddhistes, dont les longs toits courbes, dans un style
typiquement Louang-Prabanais, donnent l'impression de venir caresser
le sol, complètent ce tableau d'une rare richesse.
Saisir l'infime. Depuis plus de dix ans, la Maison du patrimoine,
un organisme sous autorité laotienne mais qui est financé
en grande partie par l'Agence française de développement
et emploie des experts étrangers (français, vénézuélien,
allemands) et laotiens, mène ce projet de restauration, dans
le cadre d'une coopération entre l'Unesco, l'Agence française
de développement, la région Centre et la ville de
Chinon, tout en essayant d'anticiper ou, plus simplement, de limiter
les effets parfois pervers de la manne touristique. Car le succès
de l'opération «sauvegarde et mise en valeur»
a fait exploser le tourisme : de 20 000 visiteurs par an en 1995,
le nombre est passé, selon la chambre de commerce, à
près de 140 000 en 2005. La ville en a été
transformée. «Le quartier central, que les Louang-Prabanais
appellent le quartier chinois, est aujourd'hui le quartier touristique
où l'on trouve, à chaque porte, un bar, un restaurant,
une boutique de souvenirs, explique Francis Engelmann, consultant
et auteur de plusieurs ouvrages sur Louang Prabang. J'ai connu cette
rue, il y a quinze ans, vide, avec trois ou quatre épiceries
assez minables, de l'herbe poussant entre les briques, et une impression
de ville-fantôme assez poignante. Bien sûr, on voit
vite les dangers du tourisme. Mais Louang Prabang, avant le tourisme,
était une ville exsangue, où les jeunes cherchaient
désespérément un emploi et partaient, faute
d'en trouver. Le tourisme est cette nourriture dont on meurt mais
dont on ne peut se passer.»
Louang Prabang n'est pas le genre d'endroit que l'on peut visiter
en coup de vent. Il faut prendre son temps pour voir l'invisible,
pour saisir les choses infimes qui font de l'ancienne ville royale
un lieu qui parle aux âmes sensibles. Il faut flâner
longuement dans les venelles restaurées à la lumière
des réverbères, grimper sur le mont Phousi, point
culminant de la péninsule, puis redescendre lentement, parmi
les enfants qui s'ébattent, vers les mares à l'orée
de la ville ou paresser quelques heures à l'étang
central des Lotus (Bua Kang Beung), un ensemble de maisons sur pilotis
et de pavillons qui surplombent un étang assaini au coeur
de la ville. «La force de Louang Prabang, c'est la fragmentation
des petites choses. Les Laotiens sont discrets, gentils, secrets»,
confie France Morin.
Centaines de bonzes. Un élément fondamental de la
communauté vient de la relation subtile et étroite
qui unit les habitants à la sangha locale, la communauté
de centaines de bonzes et de novices qui vivent et étudient
dans les temples de la ville. «C'est une relation de soutien
et de dépendance des bonzes vis-à-vis de la communauté
des fidèles bouddhistes. Il est de tradition dans toutes
les familles de porter le matin de la nourriture pour les bonzes.
Et les bonzes font le voeu de ne se nourrir que de ce que la générosité
des fidèles leur a donné», explique Francis
Engelmann.
En quelques années, la globalisation est tombée sur
Louang Prabang comme la foudre du ciel : cafés Internet,
Mercedes Classe S, énormes Hummer se frayant difficilement
un chemin dans les rues étroites, boulangeries scandinaves
et l'omniprésente télévision thaïlandaise.
L'administration locale souhaite un nouvel aéroport, une
autoroute vers la frontière chinoise, des rues élargies.
Louang Prabang va-t-il y perdre son âme, répétant
la triste expérience de sa cousine cambodgienne Siem Reap,
près des temples d'Angkor ? Peut-être. Les Laotiens
ont pour réputation d'avoir une grande capacité de
résistance. Christian Taillard, directeur de recherche au
CNRS (laboratoire Asie du Sud-Est et monde austronésien)
et l'un des meilleurs connaisseurs français sur le Laos,
confirme : «Les Laotiens sont comme des édredons. Vous
pouvez taper de toutes vos forces dedans. Ils ne bronchent pas,
c'est comme si rien ne s'était passé.»