Histoire du Rocher d’Or en Birmanie (Kyaikhtiyo)

 

birmanie- Un moine priant sur le rocher d'or Kyaiktiyo

Kyaikhtiyo est l’un des principaux sanctuaires bouddhiques du pays; il draine chaque année des centaines de milliers de pèlerins. D’authentiques cheveux du Bouddha, dit-on, sont enchâssés dans ce rocher rond suspendu en équilibre au- dessus d’un précipice, au sommet d’une montagne à 1100 m. d’altitude dans l’Etat môn au sud-est de la Birmanie. Le rocher est recouvert d’or fin et surmonté d’un stoupa.

Le Rocher d'or Birmanie

Des cheveux de Bouddha sont enchâssés dans un stoupa maintenant ainsi le Rocher en équilibre

L’histoire veut que le Bouddha et cinq cents de ses disciples saints aient effectué un séjour d’une semaine dans le royaume môn de Suvanaphumi dans le sud-est du pays- les Môns occupent dans cet épisode la place des Birmans. Le Maître avait été invité là par deux ermites pour délivrer son enseignement. La démarche fut couronnée de succès : l’ensemble de la population, souverain en tête, se convertit à cette occasion, qui constitue pour l’historiographie birmane, la première introduction du bouddhisme Theravada (école des anciens) en Birmanie du vivant même du Bouddha donc au VIème siècle de notre ère. A l’issue de son séjour, ses nouveaux adeptes prièrent le Maitre de laisser quelque chose qui leur permette de continuer à lui rendre hommage après son départ. Le Bouddha passa délicatement sa main droite dans ses cheveux et en recueillit plusieurs- de six a quinze selon les qu’il distribua. Ce sont, d’après la version communément acceptée aujourd’hui, trois de ces reliques sacrées qu’on enchâssa par la suite à l’intérieur de l’extraordinaire rocher de Kyaikhtiyo, que le roi des divinités, Thagya Min, alla querir au fond de l’océan.

Les fidèles devant le Rocher d’or. Seuls les hommes sont autorisés à coller des feuilles d’or sur le Rocher

Or le souverain môn, venu procéder à l’enchâssement des cheveux et à l’édification de la pagode, fut conquis par les grâces d’une ravissante jeune fille locale, du nom de Shwe Nan Kyin. Comble de bonne fortune, le sentiment s’avéra réciproque. Les origines du souverain et de Shwe Nan Kyin, il faut le dire, étaient similaires. Tous deux étaient issus de l’union d’une femelle serpent avec une sorte de superhomme un alchimiste spécialiste des herbes médicinales – chacun d’un couple de géniteurs diffèrent. Les deux personnages étaient devenus les incarnations des groupes en présence : l’un était roi môn, l’autre adoptée peu après sa naissance par un chef qui régnait sur la trentaine de villages karen disséminé dans les montagnes environnant Kyaikhtiyo.

L’hymen célébré, la nouvelle reine installée dans son palais dépérit de jour en jour. Le roi inquiet convoqua les médecins et les sages les plus éminents. Ceux-ci trouvèrent la cause du mal qui rongeait Shwe Nan Kyin : la jeune femme, au moment de son mariage, avait manqué à ses obligations coutumières en négligeant l’hommage rituel dû à l’esprit protecteur de sa famille, et celui-ci s’était venge en la rendant malade. Ils prescrivirent à la reine de retourner auprès des siens afin de faire acte de respect auprès de l’esprit courroucé. L’esprit résolu à causer une grosse frayeur à la reine en chemin vers son village d’origine, lâcha son fidèle tigre à sa poursuite. Le résultat dépassa toutes ses espérances. Epuisée par la course, la reine s’effondra près du rocher de Kyaikhtiyo. Elle en appela au pouvoir des reliques, suppliant en vain la pagode de la sauver. Elle mourut sur place, tuée par l’effroi.

Le chef karen réagit avec le désespoir d’un père accablé. La pagode lui avait enlevé sa fille. Il faut rappeler que c’est à l’occasion de la cérémonie d’enchâssement des cheveux que le souverain môn était tombé amoureux de Shwe Nan Kyin. Cette même pagode l’avait laissée succomber sans lui porter secours. Aussi, pensa-t-il, tant que le sanctuaire existerait, le flux de pèlerins mons et birmans se poursuivrait. Cela nuirait à la population karen locale qui verrait ses champs et ses cultures endommagés et serait peut-être insultée ou maltraitée. Il fallait au plus vite, pour le bien des Karen, supprimer cette source de malheur. Avec l’assistance d’une douzaine de compagnons, le chef tenta de faire basculer le rocher dans le vide à l’aide de cordes en rotin. Maha Itheinda, puissant esprit charge par le roi des divinités de veiller sur la pagode, suscita l’assombrissement du ciel et un vent violent. L’avertissement étant reste sans effet, il provoqua la rupture des cordes. Les villageois karen, dégringolant sur la pente, moururent sur le coup. Leurs cadavres se transformèrent en pierres et en singes. Trace indubitable de l’évènement, au dire des écrivains de l’époque coloniale, les nombreux macaques qui faisaient entendre leurs cris de haine en dessous du rocher à l’approche des fidèles (birmans) le jour de l’ouverture de pèlerinage.

La tentative de destruction de la pagode Kyaikhtiyo par les Karen est mentionnée dans les différentes versions de l’histoire du sanctuaire publiées pendant la période coloniale et même postérieurement. Elle a néanmoins disparu des ouvrages après 1962. Une des premières mesures du général dictateur Ne Win auteur d’un coup d’Etat fut en effet d’interdire toute évocation écrite, chantée, ou théâtrale de cette épisode de l’histoire de Kyaikhtiyo. Shwe Nan Kyin  demeure, elle meurt toujours de la même manière à proximité de la pagode après avoir été pourchassée par un tigre, mais plus rien n’est dit de la cause, des circonstances et des conséquences de ce décès. La censure s’exerça par souci d’unité nationale. On imagine sans peine la portée d’un récit qui tend à faire remonter l’origine du conflit entre Karen et Môn (image des Birmans) à l’aube naissante du bouddhisme en Birmanie. Les Karen, stigmatisés comme pratiquants du culte des esprits, étaient dépeints en ennemis de la religion bouddhique, de toute éternité (un auteur les décrivait comme recourant au sacrifice animal, abomination du point de vue bouddhique). Les Karen s’en prenaient à cet emblème sacré pour les Birmans une pagode contenant des reliques corporelles de Bouddha.