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Un vestige précieux du passé dans le quartier chinois de Bangkok : la maison So Heng Tai

En flânant dans le quartier pittoresque de Talad Noï réputé pour ses peintures murales (street art), dans une ruelle étroite où les vélos croisent les piétons, je m’arrête net devant deux immenses portes rouges patinées par le temps. Sur le bois sont gravés des idéogrammes de couleur jaune. Un panneau en anglais m’apprend que je suis devant une très ancienne demeure chinoise : la maison en teck, So Heng Tai construite (sans clous) il y a deux siècles et demi. Un homme affable s’approche de moi et se présente comme le fils de la propriétaire. Il me résume avec passion l’histoire de cette maison. Il m’apprend que des films et séries chinoises y ont été tournés. Lui faisant part de mon projet d’écrire un article sur cette maison, il me propose gentiment de rencontrer la mémoire vivante de la famille : sa mère âgée de 81 ans. Le rendez-vous est pris.

Mme Duangtawan m’invite à la suivre. Une fois passé les portes, je suis aussitôt transporté dans le passé, sentiment que l’on éprouve rarement à Bangkok, « jeune » capitale fondée en 1782 (seulement).  je suis saisi par l’équilibre harmonieux de la construction en carré, par les bois laqués de rouge, les peintures sur céramique représentant des scènes de la Chine ancestrale. Le large patio lumineux est occupé par une piscine ce qui peut sembler saugrenu dans ce lieu. En fait, elle sert d’école de plongée (l’un des fils de Mme Duangtawan est instructeur de plongée) procurant des revenus destinés à l’entretien de cet héritage du passé. Nous nous installons dans la loggia surplombant le patio. La maîtresse de maison me précise d’emblée que la maison a été construite sur un emplacement auspicieux selon les principes du Feng shui, à savoir dans la gueule du dragon. Il attire la chance et la prospérité.

Remontons dans le temps. Les Chinois Hokkien, excellents marins originaires du Fujian dans le Sud-Est de la Chine, furent les premiers à venir au Siam dès le XVIIe siècle pour commercer avec Ayutthaya accessible par le fleuve Chao Praya. Ayuthaya était un carrefour international où transitaient des marchandises de toute l’Asie. Après la destruction d’Ayutthaya par les Birmans en 1767, le général Taksin, un sino-thaï, devint roi et régna à Thonburi sur la rive droite du Chao Praya à Bangkok. Thonburi devint la capitale éphémère du Siam de 1767 à 1782. La propriétaire des lieux se montre loquace quand il s’agit de raconter l’histoire de sa famille. Elle m’explique la signification du nom de la maison « So Heng Tai » gravé en idéogrammes chinois sur la porte d’entrée. « So » est le nom du clan et « Heng Tai » celui de l’entreprise familiale crée il y a deux siècles. Les So furent l’une des rares familles chinoises à être entrées au Siam dans les derniers jours de gloire d’Ayutthaya où ils s’étaient lancés dans le commerce de la soie et de produits séchés de Chine. L’ancêtre  des So au Siam serait entré en contact avec le général Taksin et sut gagner sa confiance. Au voyage aller, les jonques des So étaient chargées de céramiques chinoises, de soie, d’articles en fer. Mme Duangtawan m’explique que les blocs de granit qui recouvrent la dalle du patio proviennent de Chine. Ils servaient de ballast bien avant les statues de géants chinois et d’Occidentaux que l’on peut voir au Wat Pho.

Lors du voyage retour, les embarcations transportaient des essences de bois parfumé comme le benjoin, des peaux de cerf, de l’ivoire, du jade, du riz. L’aïeul des So avait la charge royale de prélever les taxes sur les nids d’hirondelle. Les fameux nids d’hirondelles étaient prisés par la cour impériale de Chine. Les jonques faisaient un détour par le Sud de la Thaïlande où se faisait la collecte de ce précieux produit.

L’un des ancêtres du clan fut anobli et reçu le titre de Pra Ampaivanich (Lord). Lorsqu’il vivait en Chine, il était gouverneur de la province du Sichuan. C’est à ce titre que des lanternes rouges sont accrochées dans la maison. La maison So Heng Tai, proche du fleuve Chao Praya, possédait son propre embarcadère. Tous les navires devaient donc s’acquitter des frais d’accostage. Un autre privilège accordé par le Roi aux So, ce à partir du règne de Rama II, fut celui de prélever les taxes et droits d’entrée dans le royaume auprès des migrants chinois. Devant la maison, les postulants à l’immigration, fraîchement débarqués, recevaient un fil noué au poignet sur lequel un officier apposait un sceau royal de cire fait à partir de la résine d’un insecte. Il existait une autre utilisation de cette pratique : Les Chinois étaient exempts de corvée, mais ils devaient payer une taxe. Le port de ce fil les distinguait des Thaïs corvéables.

Intarissable mon hôte me raconte une histoire qui peut sembler étrange pour les Occidentaux mais qui ne l’est pas pour les Thaïs. L’animisme côtoie sans heurt le bouddhisme. Il y a de cela 45 ans, un locataire habitant derrière la maison de Mme Duangtawan demande à la rencontrer. C’est dit-il à propos de sa mère âgée de 80 ans. Un esprit la hante et la tourmente.  Il se manifeste la nuit. L’esprit réside dans un bananier et se manifeste le soir venu. Mme Duangtawan, à la demande du fils,  se rend à son domicile pour discuter avec sa mère. Cette dernière lui explique que dans une vie antérieure, elle avait contracté une dette de 300 000 Baht envers Mme Duangtawan et que si elle ne lui rendait pas cet argent dans la vie présente, elle ne pourrait pas renaitre après sa mort. Mme Duangtawan, rassurante, est d’accord pour effacer cette dette, mais le fils insiste. Pour apaiser l’esprit tourmenteur, il décide d’aller acheter des faux billets de banque dans un temple du quartier et les présente à sa mère qui implore l’esprit de cesser de la hanter. Ces billets sont en général brûlés en offrande aux ancêtres et aux esprits lors de cérémonies mais dans ce cas précis, il fallait les disperser dans le fleuve ce que fit Mme Duangtawan.

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